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Rivage des Syrtes, orée des landes

« Ce que j’ai cherché à faire (...) plutôt qu’à raconter une histoire intemporelle, c’est à libérer par distillation un élément volatil "l’esprit-de-l’Histoire", au sens où on parle d’esprit-devin, et à le raffiner suffisamment pour qu’il pût s’enflammer au contact de l’imagination.

Il y a dans l’Histoire un sortilège embusqué, un élément qui, quoique mêlé à une masse considérable d’excipient inerte, a la vertu de griser. (…) Quand l’Histoire bande ses ressorts, comme elle fit, pratiquement sans un moment de répit, de 1929 à 1939, elle dispose sur l’ouïe intérieure de la même agressivité monitrice qu’a sur l’oreille, au bord de la mer, la marée montante dont je distingue si bien la nuit à Sion, du fond de mon lit, et en l’absence de toute notion d’heure, la rumeur spécifique d’alarme, pareille au léger bourdonnement de la fièvre qui s’installe. L’anglais dit qu’elle est alors on the move. C’est cette remise en route de l’Histoire, aussi imperceptible, aussi saisissante dans ses commencements que le premier tressaillement d’une coque qui glisse à la mer, qui m’occupait l’esprit quand j’ai projeté le livre. J’aurais voulu qu’il ait la majesté paresseuse du premier grondement lointain de l’orage, qui n’a aucun besoin de hausser le ton pour s’imposer, préparé qu’il est par une longue torpeur imperçue. »

Ces mots, ce sont ceux de Julien Gracq (1910-2007), qui explicite le projet de son roman Le Rivage des Syrtes (in En lisant en écrivant, Corti, 1980). Ils pourraient être ceux de Bernard Manciet, son presque exact contemporain, né en 1923, soit de treize ans son cadet, et enraciné quelques encâblures au sud de l'Anjou, dans les Landes. Car dans sa trilogie romanesque, Le jeune homme de novembre, La pluie, et le Chemin de terre, l'écrivain déploie une langue, à la fois aiguë et lyrique, pour dire l'effondrement d'un monde au rythme d'une tension croissante, un monde qui ne cesse de finir dans un vacillement presqu'insoutenable. Gracq comme Manciet nous indiquent que les civilisations sont mortelles. Sauf que pour le premier, c'est le souffle de l'histoire en marche qui traverse l'univers d'Aldo, tandis que pour le second, c'est un pays qui s'engloutit, celui des landes, des marais, des pins, de maisons perdues dans les airials, d'un système demeuré féodal – les métaieries, les domestiques, les résiniers – alors que la modernité clinquante et brutale fait son entrée sans s'être annoncée – la forêt bruisse des trafics d'armes suscités par la guerre d'Espagne, si proche.

Le roman de Julien Gracq a reçu les honneurs critiques – l'auteur, qui récusait ces distinctions, a défrayé la chronique en refusant le Goncourt. L'indémodable Rivage est devenu culte, hantant de sa prose presque vénéneuse des générations de lecteurs devenus addicts à son charme crépusculaire. Manciet n'en reçut pas tant, mais n'en méritait pas moins. C'est que l'écrivain construisait son oeuvre dans une langue obscure, l'occitan. Comment eut-il pu autrement exhaler le souffle de ce « pays » ? Tout en sachant sa réception oblitérée de facto par une singularité de compréhension.

Bernard Manciet, lu dans cette Gascogne qui parlait occitan, gagna quelque notoriété nationale lorsque son recueil de poésie, L'enterrement à Sabres, intégra l'emblématique collection Poésie/Gallimard en 2010. Puis, le « souffle » est retombé. Il n'est que temps de découvrir ses romans.

Voir les Romans de Bernard Manciet.

Le regard de Christian Laborde ici.

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